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16/11/2024

Webzine Rebelle(s) - textes extraits de Chiméries

Très heureux de faire partie des contributeurs de la revue en ligne Rebelle(s). Avec quelques textes de mon futur recueil, Chiméries. Merci à Eric Désordre.

                                                                            LIRE

27/05/2023

Le Petit Chaperon rouge



                        Le Petit Chaperon rouge


Il était une fois une petite fille, bien gentille et très polie. Sa mère et sa bonne mamie l’aimaient tendrement. Cette dernière fit faire pour la bonne enfant un petit chaperon rouge, qui lui seyait bien et fit qu’on l’appela partout Le Petit Chaperon rouge.

Un jour, sa maman, bonne cuisinière, en attendant que son mari rentrât du travail, fit cuire des galettes et dit à sa fille :

« Ma fille, il est l’heure d’aller à l’école pour t’instruire et apprendre le beau parler auprès de tes maîtres. Je vais voir comment se porte ta bonne mamie car on m’a dit qu’elle était en petite santé, et lui porter une galette et ce petit pot de margarine sans huile de palme.

La bonne ménagère partit aussitôt chez sa maman qui demeurait dans un autre village. Elle évita le bois où traînaient des loups de mauvaise réputation et resta sur le chemin.

Elle rencontra un cochon, très propre, et tiré à quatre épingles, qui se rendait au travail.

« Je vais voir ma chère mère que l’on dit mal portante et lui porter une galette avec un petit pot de margarine.

- Demeure-t-elle bien loin ? s’enquit le gentil cochon.

- Oh oui ! dit la maman du Petit Chaperon rouge. C’est par-delà le supermarché que vous voyez là-bas, à la première maison du village…

- Eh bien, dit l’honnête travailleur, je vous y accompagne car il n’est pas prudent pour une mère de famille de sortir seule si loin de son foyer. »

Le brave cochon prenait soin de ne pas salir son pantalon à la poussière du chemin tandis que la dame évitait d’abîmer ses ballerines sur les cailloux.

Les bas-côtés étaient fleuris et les coudriers donnaient à foison des noisettes.

Le cochon, bon marcheur, arriva à la maison de la vénérée aïeule ; il heurta.

« Toc ! Toc !

- Qui est là ?

- Monsieur Cochon, j’accompagne votre prudente fille qui vous apporte une galette et un petit pot de margarine. »

La douce mamie qui était au lit, un peu mal portante, lui cria :

« Il faut tirer la chevillette mais elle couine un peu et la bobinette devrait choir si elle ne reste pas bloquée…

- Ne vous inquiétez pas, j’ai ma burette d’huile et je vais vous réparer tout ça en un tournemain. »

Aussitôt dit, aussitôt fait.

L’habile cochon tira la chevillette et la porte s’ouvrit en grand.

Il se jeta aux pieds de la vénérable femme et dévora des yeux le missel qui trônait sur son chevet.

La sainte femme ne resterait pas longtemps alitée mais il lui fallait boire et manger pour se refaire une santé.

« Toc ! Toc !

- Qui est là ?

- C’est votre fille, maman, je vous apporte une galette et un petit pot de margarine. »

L’adorable alitée, croquant un biscuit que le gentil cochon lui avait donné, laissa échapper un filet de voix.

« Tire la chevillette, la bobinette cherra. M. Cochon l’a réparée. »

C’était de la belle ouvrage et la porte s’ouvrit sans grincer.

« Viens prendre le thé avec nous. M. Cochon a installé une table tout exprès. »

La maman proprette essuya le bout de ses ballerines et vint près du lit retrouver sa douce mère.

« Ma chère maman, que vous avez des bras bien proportionnés et à la bonne longueur.

- C’est le don que m’a fait le Créateur à ma naissance.

- Ma chère mère, que vous avez des jambes solides.

- Une vie de labeur, levée de bonne heure et tôt couchée, voilà les clefs d’une bonne santé.

- Ma bonne mère, que vous avez de belles oreilles.

- A côtoyer d’honnêtes personnes, il n’y entre que de bonnes paroles.

- Ma chère mère, que vous avez des yeux bien beaux.

- Mon âme est pure et mes yeux en sont le reflet.

- Ma bonne mère, que vous avez de bonnes dents.

- Un bon dentier, brossage tous les soirs, c’est le secret de l’hygiène parfaite. »

Et en disant ces mots, la vénérable aïeule se jeta sur le thé de M. Cochon et le sirota à petites gorgées.

 

 

MORALITE

 

   On voit ici que de bonnes mamans

            Surtout mères au foyer

            Propres, économes, aimées

Font le bien autour d’elles et bonifient les gens

     Et que ce n’est pas chose étrange

     Si l’on parle d’elles comme d’anges

     Je dis bien ange, car tous les anges

     Du Seigneur sont douces mésanges.

     Ils sont tous d’une humeur accorte,

     Sans bruit, sans fiel et sans courroux,

     Bien purs, complaisants et si doux,

     Inspirent les douces ménagères

Jusque dans les maisons et sur les étagères,

Mais mon Dieu, quelle joie que ces visages aimés

Qui répandent le bien dans le doux du foyer.

29/08/2022

Le mystère Arkadas

 Le mystère Arkadas : mon nouveau projet. Déjà une cinquantaine de pages, trois nouvelles (dont deux inédites)... 
Un univers noir, fantastique, inquiétant. Découvrez sur le site dédié les personnages des trois premières histoires et deux nouvelles intégrales : La ville et ses phanères et Le Tombeau.




04/12/2017

TEXTES COURTS - Stéphane Amiot

SOMMAIRE :

 

Les satiriques (quatre textes)

Jamais personne

Pal de chevet

Mes écoles, le ballast, les talus...

Des pensées plus Pour un gars niais plus

Blasons

Nous (nouvelle)

 

03/12/2017

Les satiriques

Dépôt de plainte

Veuillez parler plus fort, je ne vous entends pas !
C'est pour une plainte.
Pour quoi faire ?
J'ai été agressé dans la rue...
Pardon ? Articulez, on entend rien.
Je voudrais porter plainte pour agression !
Calmez-vous ! Pas la peine de gueuler non plus. Vous allez péter l'interphone. Je vous écoute.
Pouvez-vous m'ouvrir s'il vous plaît...
Il est tard. On ouvre que pour des urgences. J'espère que c'est le cas.
Je pousse un oui désespéré.
La porte s'ouvre. Je cherche partout.
Il y a quelqu'un ?
On arrive.
La voix vient d'une porte au fond du commissariat.
Un policier en sort et s'installe à l'ordinateur.
Papiers d'identité.
Je tends ma carte qui reste sur le comptoir.
Je le regarde taper sur le clavier sans lever la tête de ses touches.
Enfin une main s'empare de ma carte qui disparaît sous le guichet.
Il lit mon nom et mon prénom en détachant bien les syllabes comme un enfant qui apprend à lire.
Je vous écoute...
Comme je vous ai dit, j'ai été agressé dans la rue...
Quelle rue ?
Je ne sais pas. Juste là derrière. Je sais pas le nom de cette rue.
Vous n'habitez pas le quartier ?
Si... enfin non... pas très loin...
Et donc ?
Ils étaient deux.
Vous les avez vus ?
Non c'est allé trop vite.
Donc vous savez pas s'ils étaient deux.
Si... deux je pense... ils étaient pas tous seuls...
Vos propos sont totalement incohérents. Vous avez bu ?
Un peu. Je sors de chez des amis.
Et vous voulez porter plainte ! Vous êtes sûr au moins que vous vous êtes pas fait ça tout seul ?
Sûr.
On vous a volé quelque chose ?
Non.
Vous venez pour quoi alors ?
Ils m'ont frappé. A la tête.
Le policier lève la sienne. Il fait une grimace puis replonge sous le comptoir.
Tenez.
Il me tend ma carte.
Et pour ma plainte ?
Vous voulez faire une main courante ?
Non ! Je veux déposer plainte.
Ça va pas être possible. Il faudra repasser demain. L'OPJ n'est pas dispo.
Vous pouviez pas le dire avant ?
Pardon ? On reste correct ! C'est vous qui avez insisté.
Demain je peux pas. Il sera dispo quand ?
Vous voulez attendre ? Ça va être long.
Combien ?
Jusqu'à demain matin, vous feriez mieux de repasser.
Mais c'est pas possible. Qu'est-ce qu'il fait ?
Il est pas là. Il dort. De toute façon, demain matin ça sera pareil. L'OPJ ne fera rien tant que vous ne serez pas allé à la médecine légale.
La quoi ?
Vous devez vous faire examiner par un médecin légiste. Dans l'état où vous êtes, vous auriez dû aller directement aux urgences au lieu de perdre votre temps ici. Dans une heure, vous avez plus un gramme de sang dans le corps vu comme ça pisse.
Ah...
Vous connaissez le chemin, c'est facile y'a pas besoin d'interphone.
Merci.

02/12/2017

Les satiriques

Durs émoluments
Vous aurez l'extrême obligeance de me régler dans les plus brefs délais, d'ici une heure, de préférence en liquide, petites coupures de dix, ma petite note d'honoraires qui s'établit ainsi :
300€ la poignée de main sur les marches du Palais
179€99 le lot de cinq mots agrémentés de postillons de mon cru dont je vous ai gratifié par téléphone
1823€ la plaidoirie numéro 12B dans sa version cour d'appel, modèle entrée de gamme peut plaire au Juge mais faut pas qu'il ait trop de dossiers sinon il va reporter
58€ l'obtention d'un délai exceptionnel de report d'un mois et 1/2 après la prochaine lune montante
25€ les frais intimes de toilettage comprenant le brossage du caillou, le récurage du dentier, le ramonage intégral ORL et l'épilation du trou de nez et d'oreille, indispensables à la crédibilité du contre-réquisitoire
136€27 de pressing de ma robe et de mon épitoge dont la fourrure d'herminette est extrêmement délicate et fragile, lavage à la main à 11°C
78€ de frais de déplacement pédestre avec traversée de voie tramée et d'une piste cyclable glissante par temps de pluie
Veuillez recevoir, cher Monsieur, l'expression numérique de ma vénalité distinguée,
votre dévoué Edouard Gratard

01/12/2017

Les satiriques

Réagissez
Ne vous laissez plus importuner lors de vos haltes aux feux tricolores.
Vous en avez ras-les-poches de vous faire plumer la monnaie : investissez dans un chasse-clodo.
Prenez-le jeune, athlétique, en bonne santé car il devra être pugnace pour marronner le rinceux qui radine sa raclette, bien accroché quand vous faites vrombir les chevaux à la portière de votre voiture.
Vous pourrez même vous payer le luxe de faire nettoyer le pare-brise de votre voisin par le petit singe qui vous fera gagner de l'argent en plus d'en économiser.

30/11/2017

Les satiriques

L'heure est grave.
Il est temps de se retrousser les manches et de tomber la veste afin de lutter contre le fléau qui mine les rues de notre ville.
Partout fleurissent, sur les trottoirs, les seuils des magasins, les devantures, les porches, les parkings, les entrées de métro... et j'en passe, des cartons, qui gênent la libre circulation des badauds et des clients, entravent le passage des travailleurs qui font tourner le pays, empêchent les éboueurs d'ébouer, les flottilles de véhicules de nettoyage des voiries de flottiller.
Ce sont des centaines de cartons qui polluent nos rues et nos vues auxquels des grappes de pauvres inciviles s'accrochent comme à des planches de salut, sans mesurer les risques de chute, de glissade, les inévitables piétinements qui horripilent les passants affairés, les insupportables bouchons que doivent endurer les usagers des boutiques et des transports en commun, sans compter les frais dus aux dégradations des balayeuses soumises à des chocs perpétuels occasionnant des hausses non négligeables des impôts locaux.
Il est temps de mettre en place le recyclage des cartons et de leurs occupants pour une meilleure politique de la ville, dans le respect des privilèges de tous et de chacun.

29/11/2017

Jamais personne !

Il n'y avait jamais eu personne !
A sa naissance, déjà, personne... à peine sa mère qui l'avait poussé à la va-vite et laissé pour mort sur le tapis de la salle de bains.
A l'école... là, c'est lui qui n'était pas là ! La petite, la moyenne puis la porte avant la grande.
Ah ! Son mariage. Enfin quelqu'un. Pas longtemps c'est vrai. Sa femme, magnifique dans sa robe blanche immaculée. Le lendemain, elle lui servait de suaire. Sans le savoir, il avait dit oui à un cancer du col de l'utérus en phase terminale.
Derrière la porte du Pôle emploi ? Personne.
Derrière les bureaux d'intérim ? Personne.
Y a quinquin qui voudrait bien, siouplaît, donner une p'tite pièce ? Rien.
Y aurait quelqu'un maintenant, là où il était ? Faut pas rêver !

L'idée était simple. Une poutre. Une chaise en paille. Entre les deux, une corde. Il monte sur la chaise. Attache la corde à la poutre puis au cou. Et là, patatras ! La paille cède sous son poids, la corde se tend mais pas assez. Une grange désaffectée pour ne gêner personne. Bien bu, bien mangé pour se donner du courage. Ça peut durer longtemps. Très longtemps. 

Y a quelqu'un ?

28/11/2017

PAL de chevet - novembre 2017 NOUVEAUTE

Miscellanées des plantes d'Anne-France Dautheville
Les grands cimetières sous la lune de Georges Bernanos
Rien que l'amour de Lucien Becker
Légendes créoles de Daniel Honoré
Les Hauts de Hurle-Vent d'Emily Brontë
11 récits des châteaux de la Loire de Brigitte Coppin
Histoire de l'Île de la Réunion de Marcel Leguen
Histoire d'une jeune fille sauvage trouvée dans les bois à l'âge de dix ans de Marie-Catherine Hecquet
Œuvres complètes Poésie de Jacques Rabemananjara
Dictionnaire des lieux imaginaires d'Alberto Manguel et Gianni Guadalupi
Ubik de Philip K. Dick
Le sel noir d'Edouard Glissant
Poèmes en archipel Anthologie de textes de René Char
Mon crayon voyage en mer de Monique Roussel
Bifrost n°87
Tout un monde fluide d'Odile Caradec
Plein été dans mon carré de ciel d'Andrée Marik
La vie secrète des arbres de Peter Wohlleben
________________________________________________________________________
Note :
archéologie du désir et de la soif de savoir
les strates de lecture remontant à plusieurs mois, béantes, lisibles sur le chevet
un compost de recueils de poésie, de documentaires, de fantastique et de SF
certains sont en latence depuis plusieurs mois, d'autres sont actifs
certains sont revenus après des vacances en rayonnage d'autres sont des souvenirs de mes projets d'écriture en suspens : récit fantastique, conte, nouvelle de SF et le sel incorruptible de la poésie pour apaiser les plaies
pile
empilement colonne sculpture
totem
ziggourat dédiée à la divinité caféine
tour de Babel de l'humilité
autoportrait livresque
au-dessus, moins prégnante, une pile bis, sorte de sas, d'antichambre où les livres transitent
la PAL peut devenir un genre littéraire à part entière, appartenant aux littératures de l'autobiographie comme les Je me souviens

31/03/2016

Mes écoles, le ballast, les talus

Mes écoles, le ballast, les talus... (texte paru dans Ces Charentes auxquelles on s'attache © Le Croît Vif 2014)

 
Enfant, j'ai vécu Chemin des lignes. Un nom poétique qui tire un trait sur l'ordinaire.
Linéament élémentaire de mes jeunes années, moi, l'inné amant de la vie au grand air.
Les lignes virtuoses aux belles courbes dessinaient la frontière de mes équipées enfantines.
J'en ferai des lignes, sur mes cahiers d'herbe, mes talus, mes merveilleux orénoques.
Bercé par le roulement mécanique des rames, la mélodie millésimée des rails. 1968 – 1986.
Chemin de fer ? Chemin de traverses.
Blast de la mémoire. Ballast du souvenir.
Trois maisons cheminotes, au sommet des talus, des dunes, comme des gares effarées, des phares égarés, sur leur chemin de lignes.
Les grandes lignes - le souffle de l'aventure, sans arrêt, cavalant jusqu'à Austerlitz.
Tirant à la ligne, dans leur orbe de rêve et de métal, les modestes frères autorails et soeurs automotrices.
Et puis, de nuit comme de jour, la scie déchirante des wagons de marchandises, bétaillers, citernes, trémies, silos, porte-conteneurs. 
Enfant, je ne connaissais par L'enfant de Jules Vallès et sa fessée horlogère mais les élèves de mon temps bénéficiaient, à l'école, d'autres outils de haute précision et leurs études étaient tant culinaires que jardinières.
La spécialité en CE1 n'était point ordinaire, extraite des meilleures pages du catalogue des délices cuisantes.
La recette, qui n'était rien moins qu'un steak de joufflu, nécessitait que le croupion de cancre, le postère, mis à plat, le prose, pour ne pas faire dans la poésie, bref, le vrai derche d'écolier élémentaire fût, à même son bureau transformé pour l'occasion en plancha, apprêté, cuisiné, accommodé, assaisonné, arrangé, par une large main de maître, à mi-chemin entre la tapette à tapis  (il fallait bien nous secouer les puces et en chasser les poussières indociles) et la pala (car notre maître adoré avait à coeur de modeler nos esprits et nos corps par la pratique régulière d'une saine activité sportive).
Au CE2, nous passions à la botanique, avec l'étude d'une unique plante crucifère, à mettre en quarantaine, la giroflée à cinq branches qui, dans nos contrées, fleurissait en toutes saisons.
Nos joues en étaient imprimées de merveilleux herbiers à sa gloire.
Mais, le maître, certes fleur bleue, n'était pas que bucolique, il donnait aussi dans le Faust moderne, le métallique, et voici son secret. Prenez une pyramide de doigts dressés au zénith et appliquez-y, fermement, moult coups de baguette magique. Sourcier il était car toujours jaillissait la fontaine salée.
Et ce délicieux jardinier avait un doux nom d'oiseau.
Le jardin au Gond-Pontouvre.
L'école à Angoulême.
De l'autre côté des lignes.
Ah ! Le carrefour de ma Madeleine aux saveurs nostalgiques.
 

30/03/2016

Des pensées plus pour un gars niais moins

-1-

Je n'ai pas un sou vaillant.

Dès que le créancier menace, le voilà qui se débine en coureur de fonds.
Quand on n'a pas besoin de lui, il se la coule douce et, à peine, essaie-t-on de le débiter, l'argent se métamorphose en mercure, donnant toute sa fluidité à mes liquidités.
Fluctuat nec mergitur. C'est un pari sur l'avenir, autre nom de l'a-valoir et ses avaleurs de couleuvres.
 
 

 -2-

L'avenir.

Quel drôle de nom pour demain.
J'appellerais bien hier l'envient et aujourd'hui l'yreste.
L'avenir. L'envient. Et l'yreste.
Cela me paraît plus proche de ma perception de la réalité.
 

-3-

 

Un besoin d'avenir. 

C'est une merde du futur ? Crottez pour lui.
Il faut que je pense à mettre mon nez dans les slogans politiques de la campagne présidentielle.
 

-4-

 

L'homme scialytique,

l'homme qui dissout son ombre, renie son passé, sa part ombrée ; c'est celui que l'on nous promet, un homme de demain, de devant, de devanture, d'apparat, d'appareil, clinquant, claquant, cliquetant, clic-clac, un homme qui n'a pas besoin d'ombre, qui est son propre soleil, qui n'est que lumière, transparence, vide, une enveloppe cytoplasmique, un ectoplasme shooté à l'édulcorant, un homme édulcoré, light, slim, slash, un double slash en sleep - bref une ombre. CQFD.

 

-5-

 

Il manque un point

 à notre ponctuation, un point infini qui se met au début du discours pour lui donner une direction, le point de mire.
En point de mire justement à toute aventure du langage, du vivant, le "point final d'une balle" de Maïakovski, en quête asymptotique.

29/03/2016

Blason du réel

Liminaire



Commencer par trouver un titre.
Textes brefs !... Vraiment original.
Pourquoi pas Texticules, ou Margicules comme à l'époque de Totem. Mais ces textes ne sont pas destinés aux marges. Ils ne sont pas destinés.
Que disent les mânes ?
Choses vues. Je n'aime pas trop les choses, père Hugo. Elles manquent d'âme, frisent trop l'anecdote. Les miennes ne sont pas vues, mais ressenties, perçues, rêvées, espérées... Le parti pris des choses. Ponge ne serait-il qu'un copieur ! Le titre fait son petit effet. Mais, pour l'avoir lu, je préfère ne pas me mettre sous l'égide de sa poésie technicienne, si froide. Alors...
Jules Renard. Ses merveilleuses Histoires naturelles. Si poétiques, drôles, fines, surprenantes.
Mes petits tableaux ne sont pas trop naturels. Pas tous. A part le seul que j'ai écrit. Je réfléchirai à Blasons, comme ces petits poèmes consacrés à un détail anatomique, tel Le Beau Tétin de Clément Marot. Blasons du ciel, blasons des arbres, des êtres, des objets, des corps. L'art de blasonner requiert chaleur et amour, doigté, précision et douceur. Il magnifie l'objet qu'il voue à l'art.
J'y réfléchirai sérieusement.
Après ce long préambule à la recherche d'un titre à trouver, introuvé... le premier texte.

L'insert
NB : Un insert est une chambre de combustion métallique comportant une ou plusieurs portes et laissant apparaître le feu à travers des vitres spéciales se substituant au foyer d'une cheminée de chauffage au bois ou intégré dans celui-ci.

Le bonheur, anachronique, de faire un bon feu.
Dans un insert.
La fumée reste emprisonnée dans le petit caisson étanche où le bois avec le spectacle des flammes qui l'assaillent prend des allures d'aquarium tropical si l'on a bien pris soin de nettoyer la vitre.
Derrière la vie du métal, ses grincements, ses dilatations, se perçoivent les craquements du bois.
Un léger fumet a quand même imprégné l'air, suffisamment pour être transporté ailleurs, vers d'autres feux, d'autres campements, des souvenirs de veillées, de flambées illuminant la nuit.
On s'assoit dans le canapé.
Le salon est silencieux. Personne pour raconter une vieille histoire. La télévision est éteinte. Les radiateurs diffusent leur chaleur électrique.
L'énorme bille de bois trône dans le foyer. Le feu a creusé ses entrailles, des coeurs écarlates pulsent dans le noir, des cavernes s'ouvrent sous les parois sombres. Courant comme des cavales sur les flancs d'une colline, les flammèches glissent sur le ventre du monstre, lèchent son dos, volètent sur l'écorce moussue et s'évaporent.
Danseuses orientales aux voiles transparents, herbiers de feu ondoyant sous les vagues de chaleur, petits animaux craintifs flairant leur proie.
Le périscope de la cheminée crache son haleine tiède dans l'immensité glacée de la nuit.
Il faut s'enfoncer dans les profondeurs de la maison, sa tiédeur, son calme, sa paix abyssale.
Les colonnes d'air chaud gonflent la trachée de métal, le feu s'assoupit, se rencogne au coeur de la souche qu'il va grignoter lentement de l'intérieur comme une grosse pomme d'api.
La bête blessée ferme ses yeux un à un, rougeoyants sous une épaisse paupière de cendre.
Dans la cage de verre, le dragon s'est endormi sur son trésor et ne poussera son dernier souffle qu'à l'aube grise.

26/03/2016

Nous (nouvelle)

Nous ne sortons qu'au crépuscule, à l'heure où les loups finissent de dépecer les derniers chiens de la meute, quand monte à nos fenêtres la marée nauséabonde des déchets sur les premières vagues de la nuit.
Dans un réflexe d'insectes, nous élançons nos soifs nocturnes vers la ville, loin des chrysalides insalubres nichées sous les toits.
Qui sommes-nous ? Les pierres qui abritent nos corps, tapissent la peau de notre peau, les pierres qui fondent les cités et domptent le galop des fleuves, étaient jeunes à la naissance de nos pères. Nous basculons, un à un, des margelles étagées des hautes murailles de la ville, vers le puits d'ombre. La rue, par nécessité autant que par jeu, nous nous y regroupons pour nous bousculer, pour apprendre à connaître nos épidermes, éprouver nos ongles sous les regards craintifs des passants.
Jeux puérils auxquels nous consacrons les premières heures de la nuit, comme s'amusent les jeunes fauves.
Celui qui, submergé par nos assauts, s'est effondré sur le trottoir, nous l'entourons, pointant du doigt son ventre blanc qu'il tortille comme un asticot ; nous sommes autour de lui, criaillant, plaisantant, plantant des couteaux entre ses omoplates cuirassées, fumant des mégots dans la pénombre des lanternes. Puis nous l'abandonnons à l'avidité des clochards qui fouillent ses poches et ses entrailles avec les gestes méticuleux des orpailleurs.
Nous sommes loin déjà. Dans des dédales de rues, nous arpentons le silence et la solitude d'un peuple désœuvré, des hommes sans chaînes, livrés à eux-mêmes, déambulent comme des bagnards, cassés, froissés, brisés par la limaille des jours.
Les bouches de métro ne crachent que quelques graines égarées, les rames glissent dans le vide des wagons de lumière désertés. Les courants ascendants nous portent, nous échevelons quelques vieillards surpris à parler de l'avenir du monde en rajustant leur cravate, nous longeons la rive du fleuve dont les eaux saumâtres inoculent aux quartiers leur poison.
Nous chassons des pigeons qui s'enfuient, montent vers la voûte incolore du ciel et s'abattent en pluie drue sur les gargouilles de l'abbaye. Juchés sur les gravats d'une péniche, nous descendons les eaux, dans le lit du fleuve. Sur les quais, derrière les rideaux des échoppes, on montre nos corps trop longs, il se murmure que trop de faims s'accrochent à nos chairs impaludées.
Enfin, sonne l'heure des épousailles, le temps des noces funestes et de leur cortège de semences. Nous nous égaillons, mus par de ténébreux atavismes, vers la grande loterie séminale.
La musique s'est tue, laissant place à un grand silence dans ma tête, je marche, le long d'un quai mais il faudrait m'arrêter.
Le brouillard me semble familier, c'est peut-être parce qu'il monte du fleuve où dorment les carcasses de deux grosses péniches.
Je marche à la rencontre d'une silhouette emmitouflée de brume, une femme sculptée dans la lumière attend sous un lampadaire. Son visage est immobile, ses yeux m'accompagnent, avec dureté, ils s'accrochent aux miens, m'escortent au-delà du champ de vision, comme pour m'interdire l'escale et son corps de professionnelle. Je dois m'arrêter. Mes pas suivent un rail qui s'enfonce dans la nuit. Je me trouve très loin de chez moi, traversant des quartiers qui me sont inconnus et que je parcours avec une grande sérénité.
Comme au bord d'un précipice, je m'arrête net, désormais en équilibre, non sur le trottoir mais sur une ligne imaginaire, une frontière entre le passé et l'avenir ; devant, désormais inaccessibles, s'imaginent les contreforts de ma fuite, un dédale de corridors étroits figés dans la brume qui continuent d'être par la persistance rétinienne.
J'ai tourné le dos au gouffre pour repartir vers la vie, remonter le fil jusqu'à mon appartement. Je me suis mis à marcher sans voir, attentif seulement à ne pas perdre la trace.
Le matin sentait la marée quand je me suis engouffré dans la cage d'escalier de mon immeuble. Les senteurs nocturnes se sont dissoutes dans les remugles d'égout et les effluves du marché. Il m'a semblé marcher toute la nuit. Où étais-je allé ? Allongé sur le canapé, j'essaie de reconstruire le puzzle de ma vie chaotique. Tant de zones d'ombre ! Tant de trous noirs dont rien ne subsiste ! Demain j'irai chez Krysto. Lui comprendra… Je me revois arpentant le quai emporté par le courant…
Un tocsin étrange retentit, chaque nuit, qui nous force à quitter nos sarcophages pour fendre l'air de nos corps engourdis. Nous débouchons, à nos pieds, le canope où macèrent nos cœurs et, les mains dans le sang tiède de la veille, nous accueillons la vie, vacillante comme une flammèche, tapie dans la litière du thorax.
Alors, nous glissons nos ombres de panthère dans la fourrure de la nuit, enjambant le rebord des fenêtres, nous laissant tomber et prendre pied sur le territoire de la rue. Nous avançons en bataillons aux pas chancelants. Un barrage se dresse, des rangées de crocs de verre se hérissent à notre passage.
Je crie. Je me réveille et me trouve en train d'enjamber la fenêtre du cinquième étage. Des morceaux de chair sont restés accrochés aux barbes d'acier qui parsèment le rebord. Je saigne abondamment. La douleur m'a réveillé, mettant à nu mon cauchemar dont je me rappelle le moindre détail. Mes angoisses de la veille étaient fondées. Je ne suis pas victime d'hallucinations. Pendant la nuit, je me lève, bel et bien animé par les visions qu'entretiennent mes rêves. Crises de somnambulisme ! Voilà le diagnostic auquel je me vois contraint de souscrire… Des états de sommeil au cours desquels des ordres impérieux m'obligent à l'action, m'entraînent loin de chez moi, vers des lieux qui me sont inconnus. Cela a commencé voilà deux nuits. J'étais alors le jouet de l'insomnie, tourmenté par le vol d'un manuscrit, je passai une nuit agitée pour ne trouver le repos qu'à une heure tardive. Lorsque je me suis éveillé, le jour s'était installé derrière les fenêtres, j'étais épuisé, le corps fourbu comme après une course longue et éreintante. Qu'ai-je fait cette nuit-là ? Les quelques nuits où j'ai cru dormir ne m'ont pas permis d'aller très loin… Je dois faire attention, peut-être m'enfermer !
Ma deuxième escapade m'a laissé plus de souvenirs. Je me rappelle avoir erré dans les quais au bord du fleuve, après avoir traversé des banlieues inconnues.
Il faut repousser le moment de l'endormissement, veiller très tard toutes les nuits, peut-être serai-je contraint de ne plus dormir que le jour. Je me demande ce qui m'arriverait si une telle crise me prenait en plein jour. Les gens se rendraient-ils compte de mon état ? D'ailleurs suis-je éveillé ou est-ce les yeux clos que j'avance ?
Depuis l'enfance jamais la nuit ne m'a paru aussi effrayante. Je ne peux m'empêcher de penser à toutes ces légendes sur les créatures de la nuit, comme les vampires qui ne s'éveillent que… Une pensée terrifiante me vient à l'esprit. Cela est si sordide et inquiétant que je m'effondre sur le tapis en proie à une crise de nerf…
Je m'éveille, très agité et vois au réveil que trois heures se sont écoulées. J'ai dormi profondément, pourtant rien ne s'est passé. Je cours vers les fenêtres et tire les rideaux, il fait bien jour, le soleil n'a pas encore basculé derrière l'immeuble d'en face. J'attrape mon sac à dos, il faut que je sorte pour oublier, si je me sens bien je passerai chez Krysto.
A la vitre du bus, les paysages urbains ont défilé sous mes yeux. Des murs noircis par le souffle des voitures, des artères inhumaines vouées à la vitesse qui ceinturent les vieux quartiers. Je découvre les premiers jardins avec bonheur, des petites cours que traversent des fantômes décharnés, des verrières où nichent les araignées… J'avais fini par oublier mon histoire quand j'ai pensé que, peut-être, je hantais ces mêmes lieux une fois la nuit tombée.
La présence de mon ami est réconfortante. Il m'offre du thé, me montre ses derniers dessins et nous parlons science, littérature, bande dessinée…
A un moment, ce fut l'heure. Il était écrit, quelque part, que ce jour, à cet instant, devait être révélée mon étrange histoire.
Krysto m'avoua qu'il était surpris, certes, mais que je ne devais pas dramatiser. Il avait lu beaucoup de choses sur les hallucinations, les troubles du cerveau. Un copain à lui avait cessé d'être lui-même, pendant six mois, quelque part en Inde, puis, après cette interruption de l'existence, était rentré en France et, recouvrant la mémoire, avait retrouvé les habitudes de sa vie.
« Si tu découvres que la moitié de ta vie est vouée à des activités dont tu ignores tout, que tu traînes toute la nuit dans des endroits dangereux à faire on ne sait trop quoi… tu crois que je n'ai pas de raisons de dramatiser !
― Tu as consulté un médecin ? Un scanner du cerveau… certaines tumeurs peuvent provoquer des dérèglements…
― Ecoute-moi. Je sais d'une façon intime qu'il s'agit de tout autre chose. Et j'ai peur… peur de commettre une bêtise.
― Si tu agis en état de somnambulisme, tu n'es pas responsable. Et de toutes façons, rares sont ceux qui ont des comportements agressifs.
― Tu comprends… il faudrait m'enfermer toutes les nuits. Ou m'attacher pour m'empêcher de sortir.
― Ce n'est pas une solution. Essayons d'y voir clair. Est-ce que tu te rappelles de détails de tes balades nocturnes ?
― Sur le coup oui… puis tout s'efface très vite. Je ne me rappelle que ce que je me suis répété une fois réveillé…
― A quel moment te réveilles-tu ? Peut-être rêves-tu d'une façon très forte tout ça…
― Une fois je me suis réveillé en pleine rue. J'étais à plusieurs kilomètres de chez moi. La dernière fois, c'est en me coupant au rebord de la fenêtre… que j'allais enjamber pour sauter dans la rue, quinze mètres plus bas ! »
Je vois à son visage que mon ami commence à comprendre mon histoire. Il essaie de me donner le change mais son inquiétude est perceptible.
« Qu'est-ce qu'on peut faire à ton avis ?
― J'en sais fichtre rien ! Je veux juste que ça s'arrête !… Pour pas finir à l'asile ou en taule.
― Depuis quand ?
― Ça fait trois jours. Je me réveille le matin épuisé, trois nuits et trois jours sans dormir, la nuit les escapades épuisantes et le jour une angoisse insensée qui me ronge…
― Calme-toi Isto. Il faut réagir !
― Que veux-tu que je fasse ? Je suis peut-être envoûté… Imagine qu'on m'ait jeté un sort et qu'on souhaite me voir mourir !…
― Ecoute… je veux t'aider. Rentre chez toi. Je te promets d'être là pour te surveiller. Il ne t'arrivera rien.
― Qu'est-ce que tu vas faire ?
― Il vaut mieux que tu l'ignores ! Je ne te dirai rien pour l'instant, tu es peut-être ton pire ennemi… Mais n'oublie pas que quoi qu'il arrive, je serai là pour te sauver. »
Au moment de pousser ma porte, j'entends une voix aigrelette derrière mon dos qui me fait tourner les talons. M. Poqué me sourit béatement en esquissant un geste amical de la main. Je lui réponds en marmonnant un bonjour inaudible et disparaît rapidement dans ma tanière.
Je tombe sur le lit. Je suis très las. Depuis combien de temps n'ai-je pas dormi ? Je vais à la fenêtre, tire le rideau. Il fait encore jour. Il me semblait avoir quitté l'appartement de mon ami dans la soirée. Je ne me souviens de rien. A peine quelques impressions, des paysages évanescents derrière la vitre…
Soudain une pensée m'obsède. Un fait inhabituel s'est produit lorsque j'ai ouvert la porte de chez moi. Sur le palier se trouve l'appartement d'un vieux monsieur à moitié fou qui n'adresse jamais la parole à personne. Il vit au milieu de trophées de chasse qui couvrent ses murs, hures de sangliers, bois de cerfs, que j'ai entrevus lorsqu'il rentre chez lui après m'avoir croisé sans un mot. Pourtant, il me semble que tout à l'heure il m'a parlé, ou m'a fait un signe.
Je m'épuise à chercher une explication quand la sonnerie du téléphone retentit. Il est sur la table de nuit, à quelques mètres, je tends le bras… Je sens alors quelque chose glisser sur mon cou. Je ne sais pourquoi, j'imagine que mon tympan s'est percé, que du pus s'écoule de mon oreille. Pris de panique, je cours vers la salle de bain, allume et me fige devant la glace. Mon visage est ensanglanté, j'ai une entaille profonde sur le crâne, elle a saigné abondamment, mon col de chemise est maculé, elle s'est rouverte et la plaie suppure. Ma tête tourne, je ferme les yeux pour ne plus voir les flashes lumineux qui crépitent tout autour de moi. Les mains cramponnées au lavabo, je combats pour rester debout, incapable de la moindre pensée, tout à la lutte pour garder l'équilibre.
Au bout de quelques minutes, j'arrive à sortir de la salle de bain et, m'appuyant aux murs, je parviens à m'approcher du sofa où je m'effondre…
Il est 13h passé. Nous sommes le lundi 15 septembre. Il s'est écoulé quarante-huit heures depuis ma visite à K. Qu'ai-je fait de mes nuits ?
Et tout ce sang.
Est-il possible de tant saigner…
Sans que cela me procure le moindre soulagement je comprends le comportement inhabituel du voisin. Le vieux misanthrope a dû être tellement effrayé…
Un voyant lumineux indique que le répondeur a enregistré un message.
Pourquoi avoir répondu ! Les erreurs enseignent après coup le chemin de la sagesse. Je ne sais pas à cet instant que l'engrenage qui aboutira à la mort de mon ami dans l'incendie de son appartement s'est mis en route. Dès lors plus rien ne sera comme avant.
Il faut que je te parle. Ne viens pas chez moi c'est inutile. Retrouve-moi ce soir chez Jojo. J'ai retrouvé quelque chose qui t'appartient…
Depuis plus d'une heure je tourne en rond dans l'appartement, quand je décide qu'il est temps de sortir.
Les passants me fuient on dirait. Ils lorgnent mon visage et les cicatrices qui y dessinent d'innombrables ratures. Je n'ai d'autre solution que d'avancer les yeux à terre, humiliante marche à la remontée des caniveaux, vers le quartier mal famé que j'affectionne, celui où se terre notre petit bar, ancien point de ralliement de notre bande. J'ouvre la porte et traverse la salle sans croiser un regard, des fantômes flottent au-dessus des émanations d'alcool, le patron somnole près de sa femme, ivre, vieille fleur fanée au parfum envoûtant de cadavre. Je croise mon reflet, pâle silhouette radiographiée au néon, dans le grand miroir du bar. Je m'empresse de disparaître, descendant dans la minuscule salle de concert, une cave taillée dans la pierre où les voix et la fumée forment une soupe écœurante.
Krysto est derrière une table, aux aguets. Une bouteille pleine lui servant de décor.
Il me fait une place sur la banquette et se met à parler avec excitation. Son euphorie, la musique, les discussions des tables voisines, avec la fatigue qui m'envahit au fil des minutes, tout se mêle dans un chaos indescriptible. A vrai dire, je ne comprends pas grand-chose à ce qu'il veut me dire…
Avant hier, il m'aurait suivi assez longtemps dans mon errance nocturne. Il dit avoir découvert ma destination, qu'il s'agit d'une femme, qu'elle est très… a-t-il vraiment dit dangereuse ?
Hier j'ai encore pris le même chemin. Vers deux heures du matin, il m'a vu enjamber la fenêtre, faire le geste d'écarter un invisible rideau et sauter dans le vide. Il s'étonne de me retrouver quelques mètres plus loin, marchant dans la rue le plus calmement du monde. Mais cette fois, ajoute-t-il, il est hors de question de me laisser courir un danger. Il avoue qu'il a essayé de m'arrêter, que je ne le reconnaissais pas, je me suis débattu, il m'a frappé, le sang a coulé…
Etait-ce bien nécessaire !
Je ne semble pas avoir opposé de résistance, il n'a aucune trace de blessures.
Il m'a laissé inanimé au pied du bouge où vit la créature, et a pris ma place. Je tremble d'effroi. Un sentiment de trahison. Lui-même est extrêmement agité. Il doit me raconter sa mésaventure mais je ne peux discerner que quelques mots. Il parle de corps pendus à des crochets, ne cesse de répéter comme en psalmodiant du sang, du sang, j'entends aussi la fille est ouverte, puis il sort un document. Mon manuscrit ! Le manuscrit que j'ai perdu depuis une semaine. C'est elle qui l'a pris, me crie-t-il. Ne le perds plus !… C'est à cause de ça qu'elle te tenait. Comme une laisse, couper le cordon ombilical, c'est fini !
Je me rappelle l'avoir remercié quand il me tendait mon manuscrit et, poussé par lui, je crois, je me suis retrouvé hors du bar.
J'ai passé une nuit calme, roulé en boule dans le canapé. Je n'ai pas quitté l'appartement, je n'ai pas eu de crise. Comme l'a prédit mon ami je semble guéri.
Il faut que j'en aie le cœur net.
J'ai lu mon manuscrit. Il paraît écrit par un étranger. On y parle d'une histoire bizarre, d'un quartier près d'une gare où les échoppes sont toutes des boucheries. Le narrateur part toutes les nuits pour chercher ce quartier, guidé par une fille qui veut l'attirer à elle. Il longe les devantures où saignent les carcasses allongées sur des paillasses. Il enjambe des fleuves de sang qui ruissellent sur le trottoir. C'est alors qu'au premier étage apparaît un corps de femme dans un halo jaune. Il est arrivé, il se glisse entre les corps inanimés qui fument, et s'engage dans l'escalier en bois dont les marches poussent toutes de lugubres halètements. La porte est ouverte, un grand lit occupe l'espace de la chambre, les couvertures jonchent le parquet. Elle, allongée sur le dos, les bras enlacés à sa longue chevelure noire qui découvrent le creux des aisselles, les jambes relevées, est ouverte comme dans les paroles de mon protecteur. Pourtant, ce manuscrit est un faux, il ne m'ouvre plus les portes de la nuit, c'est à un autre que se donne mon épouse mystérieuse… Cet homme qui s'est prétendu mon ami, m'ayant ouvert les veines, attend que tout mon sang soit répandu et ma vie racornie comme un parchemin desséché et jauni.
Ce soir, mercredi - voilà une semaine que tout a commencé - j'ai décidé d'espionner à mon tour K. Je me glisse dans le hall de son immeuble et attend, caché, dans le local à vélos… La lumière, comme une étincelle, jaillit et illumine tout le hall.
Il passe devant moi et sort de l'immeuble.
Je le suis, à quelques mètres de distance. Il semble perdu dans ses pensées, presque hagard. Il est en proie à une hallucination, en pleine crise comme je l'ai été naguère. Les endroits qu'il traverse me sont familiers, pourtant je les vois avec d'autres yeux. Nous passons devant un grand bâtiment tout éclairé, ce doivent être les abattoirs. Des hommes s'activent autour des camions frigorifiques. Un moment d'inattention a suffi, je l'ai perdu de vue, mais tout guide est inutile, j'ai reconnu le quartier rouge, le quartier des bouchers et des équarrisseurs, le fil rouge déroulé dans le caniveau me trace le chemin. Je m'engouffre dans l'échoppe, le contact des carcasses de bœufs est glacé, je suis une ombre qui se jette dans un escalier. Je monte sans bruit, mon cœur cogne contre les barreaux, un souffle d'air entrouvre la porte. Elle pousse des cris étouffés, les couvertures recouvrent son corps et je le vois, lui, une forme qui remue sous les draps et, avec frénésie, tire de la femme des soupirs de violon… Je lance mon manuscrit au milieu de la chambre et m'enfuis en hurlant.
Nous nous élançons, la nuit, par grappes, accrochés au ciel comme des poignées de tiques, frères de sang, avides de vie. Pour nous s'allume dans les ténèbres un fanal, un trou de lumière où nous nous engouffrons en passant le seuil de la fenêtre…